04_2026_def
La chronique ABO

Une fabrique à histoires née de l’imprévu

10.07.2026

Ça devait être une belle journée dans les Préalpes vaudoises. Une boucle sur un itinéraire de randonnée alpine, balisé blanc-bleu-blanc, avec un expert chargé d’évaluer notre aptitude à emmener des clientes et clients sur ce type de terrain. En somme, une journée de perfectionnement pour les accompagnatrices et accompagnateurs en montagne. Mais ce matin-là, malgré un mois de mai bien avancé, un manteau blanc nous surprend au réveil. A Ritzlialp, au-dessus de Jaun, le paysage a retrouvé des allures hivernales. Équipés comme en plein mois de janvier, nous décidons tout de même de partir. Notre premier objectif est le col du Golmly. En conditions sèches, l’itinéraire consiste à remonter un sentier raide et quelque peu exposé. Avec une vingtaine de centimètres de neige fraîche, la randonnée se transforme soudain en petite exploration alpine.

A l’attaque de la pente, il faut tailler des marches. Puis installer des cordes fixes à l’aide des spits judicieusement placés dans le passage le plus raide. Entre pente herbeuse exposée et calcaire poli, nous cherchons les replats permettant de nous stabiliser. Le groupe plaisante sur le caractère inattendu de la situation. Nous avons l’impression d’ouvrir une directissime en plein mois de mai. De vivre, au cœur du printemps, un «invincible hiver». Clin d’œil au roman de Virginie Troussier consacré à la tragédie du pilier du Frêney, dans le massif du Mont-Blanc, lors du terrible orage de l’été 1961. Toute proportion gardée, évidemment.

Mais revenons à nos Préalpes. Le col se trouve désormais à portée de semelles. Ou presque. La dernière traversée, extrêmement raide, est délicate. Notre groupe hésite, sous le regard attentif de l’expert qui évalue la situation. A ce moment-là, une masse de neige réchauffée se met en mouvement près de nous, puis s’arrête comme freinée par son propre poids. La décision fuse, nous faisons demi-tour. Aucun incident, aucune personne blessée. Juste un signal clair qu’il n’est pas prudent de continuer. De retour au refuge, nous séchons nos chaussures, pantalons et gants. Et là, le récit prend corps. Les détails de la course deviennent des anecdotes qu’on amplifie volontairement. Qu’aurait donc fait la légende locale, Erhard Loretan, dans de si épouvantables conditions dans une face nord? La difficulté devient matière à raconter, que nous pétrissons à l’extrême. Et avec beaucoup d’autodérision.

Nous n’avons pas atteint le col du Golmly ce jour-là. Mais cela importe peu. Nous repartons avec quelque chose de plus durable qu’un sommet, une histoire commune. Et comme souvent en montagne, les imprévus ont finalement produit de sympathiques souvenirs.

À propos

Autrice: Sophie Dorsaz aime explorer le vivant sous toutes ses formes à travers ses activités de journaliste, ­d’enseignante de yoga et d’apprentie accompagna­trice en montagne. Au fil de ses chroniques, elle évoque ses cheminements intérieurs et extérieurs.

Illustrateur: La jeune créatrice visuelle Leonie Jucker de Berne réalise une illustration pour chaque chronique.

Continuez votre lecture dès maintenant avec un abonnement annuel à LA RANDONNÉE et bénéficiez d'autres avantages:
  • Un accès exclusif en ligne à plus de 1000 proposition de randonnée
  • Un éditeur d’itinéraires en ligne pour planifier vos propositions randonnées
  • 20% de rabais dans la boutique en ligne de Suisse Rando
  • et nombreux autres avantages sous Magazine LA RANDONNÉE

L'article a été ajouté au panier