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La chronique
ABO

Traverser les temps

04.09.2026

Il est 10 h. Voilà deux heures que nous avons quitté l’imposant barrage-voûte d’Emosson, en Valais, et que nous sillonnons les gorges de la Veudale. Nous atteignons gentiment une crête qui dévoile un nouveau point de vue. Devant nous, le lac du Vieux Emosson, surmonté d’une gigantesque barre calcaire d’où surgit le Cheval Blanc. Face à un tel spectacle, nous décidons de faire une pause. J’effectue un rapide calcul mental de la distance et du dénivelé déjà avalés depuis notre départ. Je fais de même pour le trajet qu’il nous reste à parcourir. Je scrute le ciel, sonde la forme des randonneuses et randonneurs que j’accompagne et me rassure. Nous sommes dans les temps. En montagne, les journées sont bien souvent gouvernées par le ciel et la montre.

Après cette courte halte, nous entamons une petite descente qui nous mène à l’objectif du jour: des empreintes d’archosaures, les ancêtres des dinosaures, datant de quelque 240 millions d’années, fossilisées dans ces grandes dalles de grès inclinées, ici à 2400 mètres d’altitude.

En quelques secondes, le temps se distord et semble nous aspirer dans une autre dimension. Ce saut dans le passé est si gigantesque qu’il nous est difficile de nous le représenter. Plaçons-le sur une échelle bien connue: celle d’une année civile. Si la Terre, vieille de 4,6 milliards d’années, était née un 1er janvier à minuit, ces empreintes auraient été laissées vers le 13 décembre. Notre espèce, Homo sapiens, n’apparaîtrait que le 31 décembre, aux alentours de 23 h 25. Et toute l’histoire chrétienne tiendrait dans les quatorze dernières secondes avant minuit.

Cette représentation donne le vertige. Mais ce qui m’émeut particulièrement est l’incroyable concours de circonstances qui s’est joué au fil de millions d’années pour que les traces de pas de ces animaux, imprimées dans une vaste plaine alluviale, se retrouvent aujourd’hui sous nos yeux, au cœur des Alpes. Se tenir devant ces empreintes, c’est imaginer le mouvement des continents, l’ouverture des océans, la rencontre des plaques tectoniques, l’élévation des Alpes, puis leur façonnage par de gigantesques glaciers. Si nous avons l’impression que la montagne est immobile, il suffit de prêter attention à la roche sous nos pieds pour comprendre que cette perception est une illusion, sans doute née de notre propre brièveté.

Il est désormais midi. Les ventres gargouillent et la temporalité humaine reprend ses droits. Nous quittons ce site avec la conscience que l’histoire de la Terre nous dépasse largement. Mais aussi avec celle qu’en dépit de notre courte existence, chacun de nos pas laisse, lui aussi, une trace.

À propos

Autrice: Sophie Dorsaz aime explorer le vivant sous toutes ses formes à travers ses activités de journaliste, ­d’enseignante de yoga et d’apprentie accompagna­trice en montagne. Au fil de ses chroniques, elle évoque ses cheminements intérieurs et extérieurs.

Illustrateur: La jeune créatrice visuelle Leonie Jucker de Berne réalise une illustration pour chaque chronique.

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